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La plume dans l'kawa

réflexions - réactions - humeurs -


Romain Rolland, la vie des héros....

Publié par plume de cib sur 25 Janvier 2012, 16:38pm

Catégories : #SOCIETE

http://farm8.staticflickr.com/7019/6744316183_d5b68247a6_b.jpgJe vous livre ce texte, daté de 1903, préface de La Vie de Beethoven écrite par Romain Rolland, parue aux cahiers de la quinzaine. Il est étrange de voir à quel point l'histoire se renouvelle sans cesse. Le Monde étouffe, oui, la vie est dure, mais cela n'est pas nouveau. 1903. Un peu plus de dix ans avant la première guerre Mondiale. Mais comme nous étouffons depuis longtemps, que le temps s'accélère, que les armes sont de plus en plus sophistiquées, attention... attention.... bonne fin de journée.

 

 

 

L'air est lourd autour de nous. La vieille Europe s'engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la pensée, et entrave l'action des gouvernements et des individus. Le monde meurt d'asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde étouffe. — Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l'air libre. Respirons le souffle des héros.

La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l'âme, et un triste combat le plus souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques, par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés les uns des autres, et n'ont même pas la consolation de pouvoir donner la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu'ils ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours, un ami.

C'est pour leur venir en aide, que j'entreprends de grouper autour d'eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien. Ces Vies des Hommes illustres n e s'adressent pas à l'orgueil des ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l'est, au fond? A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de lumières divines. Même aujourd'hui, près de nous, nous venons de voir briller deux les plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de la Liberté : le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S'ils n'ont pas réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route, dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple des héros.

Je n'appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la force. J'appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le coeur. Comme l'a ditun des plus grands d'entre eux, celui dont nous racontons ici même la vie : « Je ne reconnais pas d'autre signe de supériorité que la bonté. » Où le caractère n'est pas grand, il n'y a pas de grand homme, il n'y a méme pas de grand artiste, ni de grand homme d'action; il n'y a que des idoles creuses pour la vile multitude : le temps les détruit ensemble. Peu nous importe le succès. Il s'agit d'être grand, et non de le paraître.

La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l'histoire, presque toujours fut un long martyre. Soit qu'un tragique destin ait voulu forger leur âme sur l'enclume de la douleur physique et morale, de la misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur coeur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l'épreuve; et s'ils furent grands par l'énergie, c'est qu'ils le furent aussi par le malheur. Qu'ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont malheureux : les meilleurs de l'humanité sent avec eux. Nourrissons-nous de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu'il soit besoin d'interroger leurs oeuvres, et d'écouter leur voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l'histoire de leur vie, que jamais la vie n'est plus grande, plus féconde, — et plus heureuse, — que dans la peine.

En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que son exemple pût être un soutien pour les autres misérables, « et que le malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom ». Parvenu par des années de luttes et d'efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait Dieu : « 0 homme, aide-toi toi-même ! »

Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de l'homme dans la vie et dans l'homme.

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          ROMAIN ROLLAND,

Janvier 1903.

 

LE LIVRE ICI

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Roland 25/01/2012 20:41


En continuation je conseille "Jean-Christophe" ce roman-fleuve, qui fut si célèbre, et que maintenant on ne lit peut-être même plus. J'en ai lu la première partie en poche; ça vaut le coup, il y
a plein de passages interessants et émouvants.


quelques citations :


Que tout était peu de chose auprès de cette réalité, la seule réalité : la
mort ! Etait-ce la peine de tant souffrir, désirer, s’agiter, pour en arriver là !… »


 


« 


Il le voyait vaincu par la vie
….
Il entendait cette lamentable prière, dont l’accent l’avait déchiré naguère :


« Christophe ! ne me méprise pas ! »
Et il était bouleversé de remords.

 « Mon cher papa, je ne te méprise pas, je t’aime ! Pardonne-moi ! » »


 


 


Louisa, après la mort de son mari :


 


« l‘objet s’échappait de ses mains ; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur
douloureuse. »


 


 


« Elle était lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. »


 


« Sa langue se déliait un peu maintenant qu’elle sentait auprès d’elle un cœur aimant. »


 


plus loin J-Christophe avec sa mère :


 


« Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans interêt pour tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d’une vie toujours
médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d’un prix infini »

plume de cib 25/01/2012 23:16



grand merci pour ce cadeau roland



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